Ayons le triomphe modeste
La décentralisation n’est pas un slogan. Elle est une philosophie de gouvernance qui repose sur une conviction simple : le développement des territoires est l’affaire de tous. L’État fixe les orientations, les collectivités territoriales agissent, les citoyens participent, les associations contribuent, et chacun apporte sa pierre à l’édifice selon ses compétences.
C’est précisément dans cet esprit que s’inscrit le dossier d’adduction d’eau du village d’Emon-Kpota, dans la préfecture du Bas-Mono. À l’origine de cette initiative, une association, dont nous tairons volontairement le nom, a décidé d’offrir gracieusement un forage à cette communauté, après avoir été sensibilisée par un reportage réalisé par un journaliste. Voilà une belle illustration de ce que peut produire un journalisme utile : mettre en lumière une difficulté et susciter un élan de solidarité.
Mais une fois le problème identifié et le partenaire trouvé, encore faut-il savoir emprunter le bon chemin administratif.
Le journaliste, lorsqu’il devient le trait d’union entre un bienfaiteur et une communauté, doit aussi connaître les règles élémentaires de la décentralisation. Au Togo, les compétences locales sont exercées principalement par les communes et les régions. Pour un projet communautaire comme un forage villageois, la porte d’entrée naturelle demeure la mairie, avec les autorités territoriales compétentes.
Pourquoi vouloir compliquer ce qui peut être simple ?
Lorsque l’objectif est d’offrir de l’eau potable à une population, la denrée la plus essentielle à la vie, il n’est nul besoin de transformer une initiative citoyenne en dossier ministériel. Il suffit souvent d’une prise de contact avec le maire concerné, parfois facilitée par un simple appel téléphonique ou une mise en relation. C’est ainsi que procèdent discrètement de nombreux journalistes engagés dans des actions communautaires. Ils ouvrent des portes, puis se retirent, laissant les institutions locales jouer pleinement leur rôle.
À l’inverse, vouloir contourner le maire, le préfet, voire le gouverneur pour solliciter directement un ministre dans un dossier aussi local qu’un forage, relève moins de l’efficacité que d’un zèle mal orienté. Certains y verront même une forme d’égo surdimensionné, où la recherche de visibilité prend le pas sur l’intérêt général.
Il faut savoir raison garder.
Mobiliser un cabinet ministériel, organiser des réunions ou solliciter l’arbitrage d’un ministre pour une question qui relève naturellement des collectivités territoriales, c’est détourner la décentralisation de son sens premier. Pis encore, dans notre contexte national où chaque démarche institutionnelle est scrutée et souvent interprétée sous un angle politique, une telle approche risque d’exposer inutilement une initiative pourtant généreuse à des malentendus, voire à une fin de non-recevoir.
Le développement local n’a pas besoin de héros. Il a besoin d’acteurs responsables.
Le mérite d’un journaliste ne se mesure pas au nombre de cabinets ministériels qu’il fréquente, mais à l’impact concret des solutions qu’il contribue à faire émerger. Faciliter une audience lorsque cela est nécessaire est une chose. Faire croire qu’aucune action communautaire ne peut aboutir sans passer par les plus hautes sphères de l’État en est une autre.
Il appartient également aux membres du gouvernement de préserver cet équilibre en orientant naturellement les porteurs de projets communautaires vers les maires, premiers responsables du développement communal.
Journalistes, souvenons-nous que notre plus grande force réside dans notre crédibilité. Nous sommes des passeurs d’informations, des facilitateurs, parfois des catalyseurs de solidarité, mais nous ne devons jamais devenir les principaux acteurs de l’histoire que nous racontons.
Lorsque notre travail permet à une population d’avoir enfin accès à l’eau potable, la plus belle récompense n’est ni la photo officielle, ni les honneurs, ni les longues audiences. C’est le premier seau d’eau que remplit une mère de famille sans avoir à parcourir des kilomètres.
Voilà le véritable triomphe.
Et ce triomphe mérite une seule attitude : la modestie.
AA






Laisser un commentaire