Emmanuel Kpognon : « Le nucléaire n’est plus un choix de prestige, mais un choix de souveraineté pour le Togo »
La participation du Togo au World Nuclear Symposium de Londres ouvre un débat qui mérite d’être posé avec sérieux : pourquoi le Togo devrait-il s’intéresser au nucléaire et quelle place cette technologie peut-elle occuper dans sa stratégie de développement ?
Pour Emmanuel Kpognon, président du Mouvement Togo Uni (MTU), la réponse ne doit pas être recherchée uniquement dans la production d’électricité. Elle se trouve dans une question beaucoup plus fondamentale : quelle énergie le Togo veut-il pour accompagner son industrialisation, garantir sa souveraineté énergétique et préparer son économie aux décennies à venir ?

Le véritable enjeu : disposer d’une énergie abondante, stable et compétitive
Aucune économie moderne ne peut prétendre accélérer durablement son industrialisation sans disposer d’une énergie disponible, fiable et compétitive. Les ambitions du Togo en matière d’industrialisation, de transformation agricole, de développement numérique, de services et de création d’emplois exigent nécessairement une augmentation considérable des besoins énergétiques.
Or, la question énergétique ne peut plus être abordée uniquement sous l’angle de l’accès à l’électricité. Elle doit désormais être pensée en termes de sécurité énergétique, de compétitivité industrielle et de souveraineté nationale.
C’est précisément à ce niveau que le nucléaire civil mérite d’être étudié.
« Nous devons sortir d’une vision dans laquelle le nucléaire serait réservé aux grandes puissances. Pour l’Afrique, il peut devenir un instrument de transformation économique, à condition que nous maîtrisions la technologie, la réglementation, les compétences et le financement », estime Emmanuel Kpognon.
Pour le président du MTU, le nucléaire ne doit cependant pas être présenté comme une solution qui remplacerait toutes les autres sources d’énergie. Le solaire, l’hydroélectricité, le gaz et les autres sources renouvelables ont leur place dans le bouquet énergétique. L’enjeu est plutôt de construire un mix énergétique diversifié, capable de répondre à une demande croissante tout en renforçant la résilience du pays.
Pourquoi le Togo doit préparer dès maintenant l’option nucléaire
Le Togo n’a pas nécessairement besoin de construire demain une centrale nucléaire de grande capacité. Mais il doit, selon Emmanuel Kpognon, être en mesure de décider demain en connaissance de cause.
Cela suppose de commencer aujourd’hui à former les ingénieurs, les techniciens, les chercheurs, les spécialistes de la sûreté et les cadres capables de maîtriser les enjeux liés aux technologies nucléaires.
La création du Commissariat à l’énergie atomique en 2025, le renforcement du cadre de sûreté nucléaire et la coopération avec l’Agence internationale de l’énergie atomique constituent, à ses yeux, des étapes importantes.
« Un pays qui attend d’avoir besoin d’une technologie pour commencer à former ses compétences arrive toujours trop tard », analyse le président du MTU.
L’enjeu est donc de préparer le capital humain avant même la construction éventuelle des infrastructures.
Le nucléaire ne concerne pas seulement l’électricité
Réduire le nucléaire à la production d’électricité serait, selon Emmanuel Kpognon, une erreur stratégique.
Les applications pacifiques du nucléaire concernent également la santé, l’agriculture, la sécurité alimentaire, l’industrie, la recherche scientifique et la gestion des ressources.
Dans le domaine médical, les technologies nucléaires peuvent contribuer au diagnostic et au traitement de certaines pathologies. Dans l’agriculture, elles peuvent être mobilisées dans différents domaines de la recherche, notamment pour améliorer certaines pratiques et lutter contre des contraintes qui affectent la productivité.

Pour un pays comme le Togo, dont l’économie repose encore largement sur l’agriculture, cette dimension mérite une attention particulière.
« Le nucléaire doit être pensé comme un écosystème de connaissances et d’innovations, et non comme une simple centrale électrique », souligne Emmanuel Kpognon.
Une question de souveraineté pour le Togo et l’Afrique
L’un des points centraux de l’analyse du président du MTU concerne la souveraineté.
L’Afrique possède d’importantes ressources énergétiques et minières, mais reste confrontée à un paradoxe : le continent dispose de ressources considérables tout en demeurant fortement dépendant de technologies, de capitaux et de compétences venus de l’extérieur.
Pour Emmanuel Kpognon, le véritable défi consiste donc à éviter que l’Afrique ne reproduise avec le nucléaire le schéma qui a longtemps prévalu dans d’autres secteurs : exporter les matières premières, importer la technologie et rester dépendante des compétences étrangères.
Le Togo doit ainsi chercher à se positionner sur les segments où il peut progressivement développer des compétences : recherche, réglementation, sûreté, formation, ingénierie, maintenance, applications médicales et agricoles.
« L’Afrique ne doit pas seulement être un marché pour les technologies nucléaires. Elle doit devenir un espace de compétences, d’innovation et de création de valeur dans le nucléaire », estime le responsable politique.
Le principal obstacle n’est pas seulement technologique : c’est le financement
Le nucléaire est une technologie exigeante et nécessite des investissements considérables. Le coût du capital peut devenir un obstacle majeur pour les pays africains.
C’est pourquoi Emmanuel Kpognon considère comme particulièrement pertinente la question soulevée au World Nuclear Symposium de Londres sur le financement des projets nucléaires.
Pour lui, les institutions financières internationales, les banques de développement, les fonds souverains et le secteur privé doivent être associés beaucoup plus tôt à la réflexion.
Mais le financement ne doit pas conduire à une nouvelle dépendance.
Le Togo devra négocier des partenariats qui permettent non seulement de financer les infrastructures, mais également de transférer les compétences, développer les ressources humaines locales et favoriser l’émergence d’un tissu industriel national.
Le choix du nucléaire doit rester un choix responsable
Emmanuel Kpognon insiste toutefois sur un impératif : il ne saurait être question de promouvoir le nucléaire sans garanties strictes en matière de sûreté, de sécurité, de transparence et de protection de l’environnement.
Le nucléaire exige une culture de responsabilité particulièrement élevée.
Cela implique des institutions solides, des mécanismes indépendants de contrôle, des professionnels correctement formés, une réglementation conforme aux standards internationaux et une information transparente des populations.
« Vouloir le nucléaire ne signifie pas fermer les yeux sur ses contraintes. Au contraire, cela signifie accepter un niveau supérieur d’exigence scientifique, réglementaire et institutionnelle », précise-t-il.
Lomé 2027 : une occasion de passer du discours aux projets
Dans cette perspective, l’organisation à Lomé, du 1er au 3 juin 2027, de la troisième édition du Nuclear Energy Innovation Summit for Africa constitue une opportunité importante.
Pour le président du MTU, cette rencontre ne devrait pas être une simple vitrine diplomatique.
Elle doit permettre au Togo de présenter une vision claire : quelles compétences veut-il développer ? Quelles applications nucléaires souhaite-t-il privilégier ? Quels partenariats recherche veut-il nouer ? Quels mécanismes de financement peut-il mobiliser ? Et surtout, quelle place veut-il occuper dans l’émergence d’un nucléaire africain maîtrisé et responsable ?
L’objectif doit être de passer de la participation aux conférences à la construction d’une véritable feuille de route nationale.
Ne pas subir la transition énergétique, mais la préparer
Pour Emmanuel Kpognon, la question nucléaire doit finalement être replacée dans une perspective plus large.
Le monde entre dans une période où l’accès à l’énergie, la maîtrise technologique et la capacité à financer les infrastructures pèseront fortement sur la compétitivité des nations.
Le Togo ne peut donc pas attendre que toutes les décisions soient prises ailleurs avant de se positionner.
Étudier le nucléaire aujourd’hui ne signifie pas nécessairement décider immédiatement de construire une centrale. Cela signifie se donner les moyens de choisir demain.
C’est, selon le président du Mouvement Togo Uni, toute la portée stratégique de la démarche engagée par le Togo.
« Notre génération doit avoir le courage de préparer les choix énergétiques de la prochaine génération. Le nucléaire doit être étudié avec lucidité, sans fascination et sans peur, mais avec une seule priorité : l’intérêt supérieur du Togo et la souveraineté énergétique de notre pays. »
Dans cette perspective, le nucléaire apparaît moins comme une course technologique que comme un pari sur la connaissance, la formation, l’innovation et la souveraineté.
Pour le Togo, le véritable enjeu n’est donc pas de savoir s’il faut être nucléaire à tout prix, mais de savoir si le pays veut être suffisamment préparé pour pouvoir choisir son avenir énergétique en toute souveraineté.
AA




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